L'audace des entrepreneurs sociaux
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Е QUE L’ON SOUHAITE ? DES REVOLUTIONS MINUSCULES!
En guise d'introduction a cette enquete tres approfondie et incarnee sur Les entrepreneurs sociaux, sujet qui me touche personnellement, je ne resiste pas a I'envie de raconter une histoire qui me paraTt, malgre sa modestie, representative d’une demarche a la fois entrepreneuriale et sociale.
Octobre 1979. Lille. Quatrieme reunion annuelle des Ateliers d’oc-tobre, organises chaque annee dans une ville d’accueil (apres Chambery, Carcassonne, La Rochelle...] par la revue Autrement, elle-meme creee debut 1975- Cent a cent-cinquante porieurs de projets sociaux et cultu-rels, venus de toute la France, se rencontrent et se confrontent durant deux jours au sein d'une douzaine d'ateliers thematiques centres sur des questions chaudes - delinquance, handicap, ecole, sante, urbanisme, prison, hopital... - et sur la facon novatrice de les aborder par le biais de projets experimentaux, independants et obligatoirement marginaux.
Travailleurs sociaux en majorite, ces entrepreneurs potentiels, «alternatifs», recusent I’Etat providence dont ils dependent, sa lourdeur administrative et son centralisme, et revent d’autonomie. Mais comment faire ? Le modele capitaliste leur fait horreur, lentreprise traditionnelle leur paraTt un antimodele. Restent peut-etre la formule associative et les formes juridiques cooperatives de I'econornie sociale... On parle alors du «tiers-secteur» cher a Michel Rocard et a Jaques Delors.
Ce qui me frappe dans leurs discours, c'est leurtotale meconnais-sance de I’entreprise, de son fonctionnement, de ses outils, de sa culture; des relations a etablir avec les banques, avec le marche. Creer une ecole parallele, un systeme d'aide a domicile pour les vieux, un reseau de covoiturage, des outils d’enseignement pour les detenus, des animations pour les enfants hospitalises, des modes de transport non polluants, des equipements solaires, une agriculture biologique, etc., tout cela exige autre chose que de I’energie et de la bonne volonte : de reelles connaissances manageriales.
D'ou I'idee qui me vient spontanement ce jour-la, a Lille, inspiree par mes souvenirs d'etudiant a I’Essec et a I'lnsead : pourquoi ne pas creer pour eux des lieux de consultation gratuits en matiere de gestion et de management, animes par un salarie et par un reseau d’experts
benevoles. Apprendre a lire un bilan, a faire un compte d'exploitation previsionnel, un plan marketing, acquerir quelques outils de base pour dialoguer avec les interlocuteurs habituels, c'est un minimum pour reduire le nombre de tentatives avortees, les echecs au demarrage qui provoquent frustration, colere et decouragement. Mettre I’economie et ses methodes au service du social.
Sur le modele des Boutiques de science, Boutiques de sante, et Boutiques de droit (d’inspiration californienne), qui ont essaime en France apres 1968 pour developper une vraie democratic participative (deja !) et mieux armer les citoyens a confronter experts et decideurs, je propose la creation de Boutiques de gestion, sous forme associative, ouvertes a tout porteur de projet. L’Express du 14 decembre 1979 titrera : « Linitiative de la revue Autrement : aider les patrons marginaux negliges par les circuits traditionnels!»
L’idee sera tres rapidement soutenue par la delegation a I’Emploi (Alain de Romefort], et surtout par le Fonds social europeen. Ouvriront dans la foulee la Boutique de gestion de Lille (Henri Le Marois), puis celle de Paris, dans les locaux d'Autrement (Danielle Desguees est recrutee en 1980 comme animatrice), avant beaucoup d'autres qui se regrouperont au sein d un reseau. Plusieurs dizaines de «boutiques» seront ainsi creees entre 1980 et 1990 avec le soutien de I’Etat.
Ces structures se sont fortement developpees depuis cette date et occupent une place visible dans les dispositifs actuels d'aide a I’em-ploi et a la creation d’entreprises. On parle aujourd'hui de veritables « pepinieres», de «couveuses». Preuve que le concept d'origine etait porteur et durable.
Ce qui ressort de cette aventure, c’est qu’une entreprise «classique» (Autrement est une SA, avec un PDG et des actionnaires] peut jouer un role social, avoir le sens de I'interet general, sans remettre en cause son modele economique. Cette petite histoire montre bien que le modele juri-dique et ses contraintes economiques ne veulent rien dire; tout depend de I'etat d’esprit de I’entreprise, de ses objectifs et des valeurs quelle defend. En simplifiant a l’extreme, on pourrait dire que la difference entre ^entrepreneur dit traditionnel et I'entrepreneur dit social, inscrits tous les deux dans le rrteme systeme global de I’economie de marche, est que :
• I’un peut ne poursuivre que la maximisation de son profit ou le developpement accelere de son chiffre d'affaires et de ses parts de marche (mondialisation oblige], au benefice exclusif des actionnaires. Ceux-ci peuvent evidemment en faire, a terme, quelque chose d’utile, voir les fondations americaines et les dons massifs motives morale-ment et fiscalement de Warren Buffett ou Bill Gates, entre autres.
Initiatives malheureusement encore rares en France (nous publierons en mars 2007 une vaste enquete sur ce theme, L'Entreprise mecens, par Virginie Seghers);
• alors que (’autre peut integrer dans sa strategie, sa production, sa relation avec ses « clients » et son mode de fonctionnement interne une dose variable de social ou les problemes de societe, I’interet general (egalite des chances, diversite culturelle, respect de I’environnement, transparence de ('information financiere, aide au developpement, commerce equitable...] et les processus de democratic participative occupent une place importante ou meme centrale.
Ce n’est done pas la forme juridique ou les sources de financement qui font du createur un vrai «entrepreneur social», e’est ce qu’il en fait. Et on aurait evidemment des surprises a examiner de plus pres le veritable fonctionnement democratique, la transparence et I’utilite sociale des uns et des autres. Opposer artificiellement la « bonne » association ou cooperative a la « mechante » SA ou SARL me paraTt naif et risque, chacun doit respecter, pour conserver sa legitimite, un certain nombre d’indicateurs internes et externes de responsabilite sociale...
Ce qu’attendent aujourd’hui les jeunes, e’est moins un beau discours dogmatique autourdes «valeurs» ou de la «competitivite», que le fait que les entrepreneurs, quels qu’ils soient, concilient reellement les deux. C’est la le grand defi lance aux entrepreneurs sociaux et a la societe tout entiere.
HENRY DOUGIER



